Aspirine et COVID-19 : Vérités Scientifiques et Précautions [Mise à jour 2026]
L'aspirine, médicament centenaire, a suscité un immense espoir dès 2020 pour lutter contre les complications de la COVID-19. Face à la menace des thromboses (caillots sanguins) liées au virus, ses propriétés antiplaquettaires semblaient une piste prometteuse et accessible.
Mais entre les premières études observationnelles enthousiastes et les grands essais cliniques rigoureux, la vérité scientifique a évolué. Nous faisons le point, avec un regard actualisé en 2025, sur ce que disent réellement les données, les risques réels et les recommandations officielles des autorités sanitaires.
Sommaire
- Pourquoi avoir étudié l'aspirine contre la COVID-19 ?
- Les premiers espoirs (2020-2021) : des études observationnelles prometteuses
- La réalité des grands essais cliniques (2021-2022) : RECOVERY, ACT...
- Pourquoi cette contradiction ? Explications scientifiques
- Les risques graves de l'automédication par aspirine
- Que faire en pratique ? Recommandations claires
- Questions fréquentes
- Sources scientifiques
1. Pourquoi avoir étudié l'aspirine contre la COVID-19 ?
La COVID-19 s'est rapidement révélée être bien plus qu'une infection respiratoire. Elle déclenche un état d'hypercoagulabilité : le sang a une tendance excessive à former des caillots, ce qui peut boucher des vaisseaux sanguins vitaux.
🩸 Le problème majeur : les thromboses
Chiffres alarmants des premières vagues :
- 30 à 70% des patients en réanimation développaient une thrombose veineuse (caillot dans les jambes ou les poumons).
- Des autopsies montraient des thromboses microvasculaires dans les poumons, le cœur, les reins.
- Ces complications augmentaient radicalement le risque d'AVC, d'infarctus et de décès.
Face à cette urgence, les chercheurs se sont tournés vers des médicaments antiplaquettaires connus, accessibles et peu coûteux. L'aspirine, utilisée depuis plus d'un siècle pour prévenir les accidents cardiovasculaires, était un candidat idéal.
⚙️ Comment l'aspirine agit-elle ?
L'aspirine (acide acétylsalicylique) agit comme un "anti-agrégant plaquettaire" :
- Inhibition de la COX-1 : Elle bloque de façon irréversible une enzyme (la cyclo-oxygénase-1) dans les plaquettes sanguines.
- Prévention de l'agrégation : Sans cette enzyme, les plaquettes ne peuvent pas s'agglutiner pour former le premier bouchon d'un caillot.
- Effet anti-inflammatoire : Elle réduit aussi la production de prostaglandines, des molécules de l'inflammation.
À faible dose (75 à 100 mg), l'effet est principalement antiplaquettaire. À dose plus élevée, l'effet anti-inflammatoire et antalgique domine.
2. Les premiers espoirs (2020-2021)
Plusieurs études observationnelles, analysant des dossiers médicaux de patients déjà traités, ont rapporté des résultats spectaculaires, alimentant un immense espoir.
Étude de l'Université du Maryland (2020)
Analyse rétrospective de 412 patients hospitalisés pour COVID-19. Les 23% qui prenaient déjà de l'aspirine à faible dose ont montré des résultats bien meilleurs.
Résultats rapportés :
- Réduction de 44% du risque d'intubation et ventilation mécanique.
- Réduction de 43% du risque d'admission en réanimation.
- Réduction de 47% du risque de décès à l'hôpital.
Limite : Étude observationnelle rétrospective, sujette à des biais de confusion. Les patients sous aspirine avaient peut-être un meilleur suivi médical.
Étude israélienne sur la prévention (2021)
Sur plus de 10 000 personnes testées, celles prenant de l'aspirine (75 mg/jour) pour des raisons cardiovasculaires ont montré :
- 29% de risque en moins d'être testées positives au SARS-CoV-2.
- Durée de la maladie raccourcie de 2 à 3 jours en cas d'infection.
- Moins de symptômes de COVID long rapportés.
Ces résultats intrigants ont soulevé l'hypothèse d'un effet protecteur potentiel, mais là encore, l'étude ne permettait pas d'établir un lien de cause à effet direct.
3. La réalité des grands essais cliniques (2021-2022)
Pour obtenir une réponse fiable, plusieurs essais cliniques randomisés de grande envergure ont été menés. Leurs résultats, publiés entre fin 2021 et 2022, ont apporté une réponse claire et décevante.
L'essai RECOVERY (Royaume-Uni, 2021) – Le plus grand
14 892 patients hospitalisés pour COVID-19 dans 177 hôpitaux britanniques. Comparaison entre soins standards + aspirine (150 mg/jour) vs soins standards seuls.
Résultats principaux publiés dans The Lancet :
- Aucune réduction de la mortalité à 28 jours (17% dans les deux groupes).
- Aucune réduction du besoin de ventilation mécanique (21% vs 22%).
- Réduction très modeste des événements thrombotiques (4,6% vs 5,3%).
- Augmentation des saignements majeurs (1,6% vs 1,0%).
Conclusion de l'essai : "L'utilisation d'aspirine n'a pas été associée à une réduction de la mortalité à 28 jours ou de la progression vers une ventilation mécanique... et a augmenté le risque de saignements majeurs."
Les essais ACT (Canada, 2022)
Deux études distinctes testant l'aspirine chez des patients à domicile (ACT Outpatient) et hospitalisés (ACT Inpatient).
Résultats convergents et décevants :
- ACT Outpatient : Aucun bénéfice sur les hospitalisations, thromboses ou décès chez les patients traités à domicile.
- ACT Inpatient : Aucun bénéfice sur la mortalité ou les complications chez les patients hospitalisés. Risque de saignement accru.
Ces résultats ont confirmé ceux de RECOVERY : l'aspirine n'apporte pas de bénéfice clinique net dans le traitement de la COVID-19, quel que soit le stade de la maladie.
4. Pourquoi cette contradiction ? Explications scientifiques
Comment expliquer que des études observationnelles montraient des bénéfices spectaculaires alors que les essais contrôlés n'ont rien trouvé ? Plusieurs facteurs entrent en jeu.
Les biais des études observationnelles
Les patients sous aspirine avant la COVID-19 étaient différents : souvent plus âgés, avec plus de pathologies cardiovasculaires, mais aussi un meilleur suivi médical. Ces facteurs protecteurs non mesurés ont pu créer une illusion de bénéfice.
L'évolution des traitements
Entre 2020 et 2022, la prise en charge s'est améliorée avec la dexaméthasone et l'anticoagulation préventive systématique. L'effet potentiel (et faible) de l'aspirine a pu être noyé par ces traitements efficaces.
📈 L'évolution de la maladie elle-même
Deux changements majeurs :
- Les variants : Les souches post-Omicron semblent provoquer moins de complications thrombotiques sévères que le variant Delta ou la souche originale.
- L'immunité populationnelle : La vaccination et les infections antérieures ont changé le profil de la maladie, la rendant globalement moins grave pour la majorité.
Ainsi, même si l'aspirine avait un léger effet anti-thrombotique, son impact sur les critères cliniques majeurs (décès, ventilation) dans le contexte médical actuel est devenu négligeable, voire inexistant, face au risque hémorragique qu'elle ajoute.
5. Les risques graves de l'automédication par aspirine
⚠️ POURQUOI VOUS NE DEVEZ PAS PRENDRE D'ASPIRINE "AU CAS OÙ"
L'aspirine n'est pas une "pilule vitaminée" anodine. C'est un médicament actif avec des effets secondaires potentiellement graves, surtout en automédication, hors contrôle médical et sans indication valide.
Le principe "primum non nocere" (d'abord, ne pas nuire) s'applique pleinement ici : le bénéfice étant inexistant selon les essais, seuls les risques subsistent.
Risques majeurs
- Hémorragie digestive : Saignements d'estomac ou d'intestins, pouvant être sévères et nécessiter une transfusion. Risque accru avec l'âge.
- Hémorragie cérébrale : Accident vasculaire cérébral (AVC) hémorragique, complication rare mais gravissime.
- Aggravation d'ulcères gastroduodénaux.
- Syndrome de Reye : Maladie hépatique et cérébrale grave, spécifiquement liée à l'aspirine chez l'enfant et l'adolescent. Contre-indiquée chez les moins de 16 ans (sauf maladie de Kawasaki sous surveillance hospitalière).
Populations à risque très élevé
- Personnes sous anticoagulants (AVK, DOACs) ou autres antiagrégants (clopidogrel, ticagrelor).
- Antécédents d'ulcère, d'hémorragie digestive ou d'AVC hémorragique.
- Personnes âgées (risque hémorragique accru).
- Asthmatiques (l'aspirine peut déclencher des crises chez certains).
- Femmes enceintes au 3ᵉ trimestre (risque pour le fœtus et l'accouchement).
6. Que faire en pratique ? Recommandations claires
Face à la confusion, voici des règles simples et basées sur les preuves actuelles.
✅ Si vous prenez déjà de l'aspirine pour une raison médicale
Ne l'arrêtez surtout pas ! Si votre médecin vous a prescrit de l'aspirine (par exemple après un infarctus, un AVC, pour une maladie coronarienne ou un stent) :
- Continuez à la prendre comme d'habitude, même si vous attrapez la COVID-19.
- Un arrêt brutal pourrait augmenter votre risque d'accident cardiovasculaire.
- Informez le médecin qui vous suit pour la COVID-19 de tous vos traitements en cours.
Dans ce cas, l'aspirine est un traitement de fond nécessaire, et sa balance bénéfice/risque est positive pour votre pathologie cardiovasculaire, indépendamment de la COVID-19.
💉 Les traitements qui, eux, ont fait leurs preuves contre la COVID-19
Plutôt que de se focaliser sur un traitement non efficace, concentrons-nous sur ce qui marche vraiment, selon le stade de la maladie :
- En prévention : La vaccination (y compris les rappels adaptés aux variants) reste l'outil le plus puissant pour réduire les formes graves et la mortalité.
- En traitement précoce (ambulatoire) : Pour les personnes à risque, les antiviraux (nirmatrelvir/ritonavir - Paxlovid®, molnupiravir) réduisent le risque d'hospitalisation.
- À l'hôpital (sous oxygène) : La dexaméthasone (corticoïde) sauve des vies. Une anticoagulation préventive (héparine) est standard pour prévenir les thromboses.
Consultez votre médecin dès les premiers symptômes pour qu'il évalue votre situation et vous propose le traitement le plus adapté à votre cas.
Questions fréquentes
Sources scientifiques
- RECOVERY Collaborative Group, 2021. Aspirin in patients admitted to hospital with COVID-19 (RECOVERY): a randomised, controlled, open-label, platform trial. The Lancet, 398(10316): 1825-1836. DOI: 10.1016/S0140-6736(21)01825-0
- Chow JH et al., 2020. Aspirin Use Is Associated with Decreased Mechanical Ventilation, Intensive Care Unit Admission, and In-Hospital Mortality in Hospitalized Patients with Coronavirus Disease 2019. Anesthesia & Analgesia, 132(4): 930-941.
- Eikelboom JW et al., 2022. ACT Outpatient and Inpatient Trials: Aspirin in COVID-19. Présenté au Congrès de la Société Européenne de Cardiologie (ESC), Barcelone.
- WHO Therapeutics and COVID-19: Living Guideline, 2023. Organisation Mondiale de la Santé. Mise à jour régulière. Recommandation : "Ne pas utiliser d'aspirine pour le traitement de la COVID-19 en dehors d'un essai clinique."
- NIH COVID-19 Treatment Guidelines, 2025. National Institutes of Health (USA). Recommandation : "Il n'y a pas suffisamment de preuves pour recommander l'utilisation de l'aspirine chez les patients non hospitalisés ou hospitalisés pour COVID-19."
- Zareef R et al., 2022. Aspirin in COVID-19: Pros and Cons. Frontiers in Pharmacology, 13: 849628.
- Garasimowicz A et al., 2021. Thrombotic complications in COVID-19: pathophysiology and clinical implications. Journal of Thrombosis and Haemostasis, 19: 1347-1355.
- Study on Low-dose Aspirin and Diabetes Risk, 2025. L'aspirine réduit le risque de diabète de type 2 associé au Covid-19. NPJ Metabolic Health and Disease.
- Haute Autorité de Santé (HAS), 2023. Recommandations sur la prise en charge de la COVID-19. has-sante.fr
- Merzon E et al., 2021. The use of aspirin for primary prevention of cardiovascular disease is associated with a lower likelihood of COVID‐19 infection. The FEBS Journal, 288(17): 5179-5189.
Références issues d'articles évalués par les pairs, d'essais cliniques majeurs et des lignes directrices officielles des autorités de santé.
En conclusion
L'histoire de l'aspirine et de la COVID-19 est un cours magistral de méthodologie scientifique. Elle nous rappelle que des observations préliminaires prometteuses doivent toujours être validées par des essais cliniques rigoureux avant de devenir des recommandations.
En 2025, le constat est clair et partagé par toutes les autorités sanitaires : l'aspirine n'a pas sa place dans le traitement spécifique de la COVID-19. Son utilisation dans ce contexte n'apporte pas de bénéfice clinique démontré sur les critères importants (survie, ventilation) et expose à des risques hémorragiques supplémentaires.
Le message le plus important : Faites confiance à la vaccination pour la prévention, et à votre médecin pour le traitement. Il dispose aujourd'hui d'outils efficaces (antiviraux, corticoïdes, anticoagulants) dont l'efficacité est prouvée. L'automédication, surtout avec un médicament comme l'aspirine, est toujours une mauvaise idée et peut être dangereuse.